Psychoses, psychose… Forgerons dévoyés tourmentant le plus méchant métal qu’ils aient trouvé dans leurs intimes tréfonds, les futurs « radicalisés » travaillent en eux la fibre malade pour en tirer l’arme et les pièces du mécanisme qui changeront la vie en cendre. Cent fois sur le métier tu remettras ta tâche – ton œuvre sera désolation et stérilité. Ils aménagent aussi leur chambre forte, la «panic room » sans issue dans laquelle ils claquemureront leur délire. Branchée sur les autres enfermés volontaires, ensemble ils fonctionnent en circuit fermé. Leurs geôles crâniennes à la symbiose soigneusement cultivée s’encastrent dans un système mortifère mais pas sans jouissance. Sexuelle, elle suinte pour eux de la contemplation des tortures morales, physiques et psychiques, des mutilations atroces qu’eux ou leurs pairs occasionnent et s’infligent au cours de leur quête et des massacres qu’ils perpètrent. Leur récolte est ce plaisir malade et puissant.

La cendre est leur testament et leur unique horizon. Ils usinent en eux l’arme destinée à être annihilée dans le processus de destruction – et par son œuvre. Dans le néant, il n’y a pas plus de place pour eux que pour quoi que ce soit d’autre. L’enfermement mental qu’ils construisent ensemble et chacun n’en fait que des psychotiques pathétiques de s’être choisis cette destinée. Tous ces efforts et ces espoirs délirants focalisés sur le façonnage de leur personne déshumanisée – « martyre » – est tragiquement stupide et vouée à l’échec : aucun être humain ne peut être déchu de son humanité. En revanche, et comme le fait remarquer Sérénade Chafik, les soumettre à la justice des hommes les replace là où ils fantasment de ne plus être : au sein de l’humanité – en l’occurrence la plus fangeuse, abjecte et pathétique. Ce qui est également certain, c’est que nul doigt de dieu ou du diable ne s’est posé sur eux pour en faire des radicalisés : la radicalisation ne concerne pas tout le monde et n’importe qui, pas plus qu’elle ne tombe sur les gens comme une malédiction lancée par quelque divinité mal lunée.

Comment en sont-ils arrivés là les radicalisés ? Ils ont été recrutés avec leur accord et ont coopéré activement à construire en eux une psychose utile à Daech. Cela s’est produit dans le cadre de la mise en œuvre d’un projet politique fondé sur l’islamisme, un islam politique – à ne pas confondre avec la religion musulmane source de spiritualité tout aussi respectable que n’importe quelle autre -, et qui a pour particularité de ne connaître en son sein aucune branche modérée. Le dispositif est brillant et la stratégie ne l’est pas moins. Aussi bien servie par des illuminés dangereux et fanatisés qui n’ont pas oublié d’avoir un cerveau que par de vieux routiers de la terreur du parti Baas, le système de guerre et de conquête joue sur tous les tableaux. Dévoilé notamment par Gilles Kepel, il fait tout aussi bien fond sur ce que Fethi Benslama appelle la « guerre des subjectivités » que sur ce qu’Olivier Roy décrit comme un nihilisme, une radicalité qui s’islamise. La notion de dispositif est essentielle : une démarche organisée et soigneusement pensée de conquête du territoire, des esprits et des institutions est à l’œuvre. Il s’agit de prendre des pièces à l’adversaire pour l’amener à capituler.

La chambre d’échos qu’est devenu le monde est essentielle dans leur système qui fait bruisser l’air d’une litanie singulière d’assassinats de masse et de meurtres de proximité. Le système sacrificiel – qui cette fois se nomme Daech – appelle ses victimes qui sont aussi dispensatrices d’atrocités et de terreur dans un mouvement qui fait irrésistiblement penser à la théorie mimétique de René Girard. La victime sacrificielle prend sa place sous le couteau mais est aussi ordonnatrice du meurtre de la foule qui la regarde. Il s’agit d’une perversité supplémentaire qui dévoile au passage le vice fondamental des systèmes sacrificiels qui prétendent apporter l’apaisement aux sociétés qui font couler le sang du bouc-émissaire mais menacent à tout moment de les faire sombrer dans un bain de sang généralisé.

Jouer sur le désir mimétique permet aux responsables de Daech d’activer d’autres psychotiques qui eux n’ont pas préalablement travaillé en eux la psychose politique du mouvement terroriste. Les « fous » constituent désormais pour le mouvement terroriste un stock d’agents dormants à même d’être activés par le cocktail complexe des péripéties de leurs histoires personnelles et de la survenue d’attentats islamistes à travers le monde. Les psychopathes parlent à leurs pairs et aux psychotiques. Dans son article « Debout les cinglés de la terre »1, Daniel Soulez Larivière estimait à raison que les encouragements des premiers « à tuer, écraser, empoisonner les mécréants, réveillent tous les psychopathes du monde ». Il a en revanche tort lorsqu’il estime que « Les déviants potentiels ne sont reconnus que par leurs proches ».

D’autres sont là qui peuvent les détecter et pour nombre d’entre eux il s’agit de leur devoir et de leur métier. En tout état de cause, si toutes les familles peuvent contribuer à cette forme de prévention, il serait illusoire de se reposer principalement ou uniquement sur elles pour ce faire. En premier lieu parce que les liens existants et les histoires familiales ne rendent pas toujours objectif ni clairvoyant. En deuxième lieu parce que c’est parfois au sein même de ces familles que sont réunies les conditions qui vont permettre la fabrication de la psychose nécessaire au passage à l’acte terroriste. Le filet de sécurité que constitue le maillage du territoire par des agents de l’État, des associatifs, des professionnels et des citoyens engagés et responsables est au contraire ce qui in fine nous protégera le mieux de générations spontanées de terroristes. Il est essentiel qu’il soit dense et uniforme sur tout le territoire.

Si les personnes fragilisées ne bénéficient pas d’un accompagnement satisfaisant et/ou si leur famille n’est pas suivie ni accompagnée comme elle le nécessite, leur vulnérabilité aux recruteurs de Daech ne peut qu’être accrue. Or les exposer à ces racoleurs est un risque que nous ne pouvons prendre. Ils font des proies idéales pour les prêcheurs de mort. Nous n’avons pas intérêt à ce que Daech ait accès à ce que cette organisation considère comme un stock de cerveaux à retourner et de chair à consumer au service du massacre du plus grand nombre. Il existe des politiques publiques à même de permettre l’identification et un suivi des ces « fous » et de ces radicalisés – avant comme après les mauvaises rencontres et les décisions irrémédiables. Ces politiques publiques sont souvent mal en point ce qui ne signifie pas qu’elles soient destinées à se détériorer sans fin. Elle sont par exemple relatives à la santé mentale ou aux violences intrafamiliales : les terroristes sont sinistrement connus pour les maltraitances et les violences dont ils sont les auteurs comme pour celles dont ils sont ou ont été victimes. Des personnes jeunes qui ont eu un parcours de vie chaotique et/ou qui ont grandi au sein de familles traversant des crises protéiformes aux causes multiples, qui ont été victimes de violences et/ou en ont perpétrées, semblent fournir une partie conséquente du contingent des radicalisés et des désaxés qui passent à la terreur.

Concernant les violences intrafamiliales il existe des dispositifs utiles que des initiatives cherchent régulièrement à améliorer. La loi relative à la protection de l’enfance adoptée suite au travail des sénatrices Michelle Meunier et Muguette Dini en fait partie. Certaines de ses dispositions actent le fait que les outils et cadres d’action sont inefficaces s’ils se heurtent à la très insuffisante formation des acteurs qui sont destinés à les utiliser et à les mettre en œuvre. Cette question de la formation est d’autant plus fondamentale que les violences faites aux femmes et à l’encontre des enfants provoquent un effet de sidération qui a trop souvent pour effet d’amener les professionnels à se rendre aveugles à ce qui se déroule pourtant sous leurs yeux – juges, policiers, travailleurs sociaux. Ces derniers sont en première ligne et constituent l’une des meilleures chances d’une prévention efficace contre ce qui fait le terreau de la radicalisation et la radicalisation elle-même. Encore faut-il qu’on leur en donne les moyens nécessaires pour faire leur travail, et ce d’autant plus qu’ils doivent composer avec les conséquences de politiques destructrices. Dans le domaine de la lutte contre les violences intrafamiliales, sous Nicolas Sarkozy, il a ainsi été fait de l’accompagnement de l’agresseur l’axe structurant de cette politique, au détriment des victimes. Les accommodements avec le système agresseur ont toujours une sinistre postérité, et c’est aussi avec cet héritage-là que doivent travailler celles et ceux qui définissent et mettent aujourd’hui en œuvre les modalités de la prévention de la radicalisation, les professionnels concernés de près ou de loin par la problématique et qui maillent les territoires.

Leur rôle est stratégique et il a été identifié par un certain nombre de décisionnaires politiques. En témoigne le contenu de la convention de partenariat sur la prévention de la radicalisation violente signée en mai 2016 entre l’État et l’Association des maires de France et des présidents d’intercommunalité (AMF). Des bénéfices sont également attendus en matière de prévention de la radicalisation de conventions comme celle qui a été passée au niveau national entre le ministère de la Ville et la Fondation agir contre l’exclusion (FACE). Il s’agit de permettre aux jeunes issus des quartiers sensibles d’être accompagnés par des chefs d’entreprise dans leur recherche d’emploi. Ayant pour objet de lutter contre les inégalités territoriales et le sentiment d’abandon, cette stratégie peut contribuer à soustraire de potentielles cibles aux entrepreneurs en radicalisation qui les guettent.

En tout état de cause, la question des ressources et de leur allocation équitable est partout cruciale. Dans un autre registre, et puisque la jeunesse constitue la première cible des recruteurs de Daech, il faut s’interroger sur l’état de la politique de santé mentale qui s’adresse à elle. Concernant celle qui est menée en France, Bernard Basset souligne dans un article de 2013 qui y est consacré, la nécessité de mettre en place une politique de prévention en direction des enfants et des adolescents2. Dans son Évaluation du plan psychiatrie et santé mentale 2011 – 2015 d’avril 2016, le Haut Conseil de la santé publique souligne la permanence préoccupante de délais conséquents pour l’obtention d’un premier rendez-vous en pédopsychiatrie. Il s’agit d’«un obstacle au diagnostic précoce et à une prise en charge adaptée ». C’est alarmant au vu du nombre de jeunes vulnérables et des données permettant de retracer le profil des radicalisés. Les problèmes d’efficience au regard des buts recherchés ne relèvent cependant pas uniquement d’une question de moyens, que ce soit dans les politiques de prévention de la radicalisation dédiées ou dans celles qui y concourent. Dans son article de 2013, Bernard Basset signalait ainsi que la complexité de la définition d’une politique globale de santé mentale adoptable par les acteurs de ce secteur avait fait reculer plus d’un cabinet ministériel.

Un certain nombre de chantiers sont donc lancés en matière de prévention de la radicalisation. D’autres réclament de l’être. Les recruteurs tirent profit de l’érosion de notre cohésion sociale qu’ils attaquent à leur tour, cherchant à dissoudre les solidarités, distendant les liens familiaux et amicaux de leurs cibles quand ils existent encore. Dans ce contexte, même ceux qui ne basculeront pas au point de se réclamer de Daech sont exposés à la contemplation et à la séduction de son paradigme stérile et sanglant présenté comme un horizon indépassable. C’est bien cela que nous devons éviter.

Jennifer Lempert

2Bernard Basset, « L’introuvable politique de santé mentale en France »,, in Actualité et dossier en santé publique n°84 – Psychiatrie : mutations et perspectives, 4 septembre 2013, p 43-45.