C’est l’une des premières phrases de son intervention lorsqu’on lui passe la parole : M. Tarek Oubrou, imam de Bordeaux, souligne que l’Islam a souffert trois siècles de persécutions. C’est sans doute vrai, mais dans le cadre de cette conférence titrée « La République laïque : toujours et pour toujours ? », le rappel fait un effet singulier. L’intervenant au Colloque Erignac est en effet placé, au cours de la table-ronde « les religions laïques dans la république française », entre deux personnes venues s’exprimer au nom de la religion juive d’une part et de la religion catholique d’autre part – toutes deux également marquées par des siècles de persécutions diverses et variées. M. Oubrou est pourtant le seul à rappeler l’oppression  dont ont incontestablement été victimes les fidèles de la religion qui est la sienne à travers le monde. Mais il ne rappelle pas que dans le cadre de la République laïque, cette oppression est levée – comme pour les religions juive et chrétienne -, ce qui ne signifie pas que la pratique de cette religion – pas plus que des deux religions précédemment citées -, fasse partout l’objet d’un traitement aussi équilibré qu’il serait souhaitable. M. Tarek Oubrou s’inscrit donc ici dans une tendance trop répandue chez certaines parties au débat qui est celle d’une victimisation systématique des pratiquants d’une religion – comme s’ils avaient vocation par essence à faire en France l’objet d’une oppression, comme s’ils ne se définissaient que comme musulmans et oppressés. Cette posture est malsaine et ne favorise pas un débat apaisé et suscite  la constitution de camps antagonistes entre lesquels d’inutiles et dangereuses rancœurs s’accumulent.

Une autre intervention qui a marqué ce colloque est celle de M. Henri Pena-Ruiz, présent en tant que grand témoin. Il rappelle d’emblée que la laïcité a permis sur le temps long l’émancipation de la loi civile des autorités patriarcales, plaçant le débat sur le terrain extrêmement sain de la défense des droits des femmes et des droits humains. Ces derniers, il le souligne, ne sont pas un produit « culturel » : il refuse la disqualification de leur caractère universaliste et rappelle qu’ils ont été conquis à rebours de la domination des forces oppressives.La laïcité est, telle qu’il la définit, le produit de la tradition des opprimés. Il était par ailleurs intéressant de l’entendre, au cours de sa démonstration, dénoncer la pratique de l’excision du clitoris comme typiquement oppressive. 

Rebondissant sur la mention du « patriarcat » faite par M. Pena-Ruiz et suite à la Table-ronde « les religions laïques dans la République Française », Mme Isabelle Gougenheim en interroge les intervenants sur la place des femmes dans les différentes religions représentées. Ces derniers sont plutôt d’accord pour reconnaître qu’il y a une marge de progression conséquente – quoique fort variable – sur le sujet. Ils confirment donc l’intérêt de soulever, comme l’a fait M. Henri Pena-Ruiz, la question du patriarcat dans le cadre d’un colloque portant sur la laïcité. On se souviendra en tout état de cause de la « maladresse » de M. Tareq Oubrou, Imam de Bordeaux, lorsqu’est arrivé son tour pour s’exprimer sur le sujet. A propos du voile porté par des femmes qui s’en font les promotrices, estimant en effet que l' »on ne peut libérer quelqu’un qui ne veut pas être libéré ». Cette sortie laisse songeuse et ressemble au dévoilement d’un léger fléchissement de l’honnêteté intellectuelle de son auteur.


Parmi les conclusions intéressantes que l’on pourra tirer de ce colloque, on pourra en tout état de cause retenir un rappel fait par M. Henri Pena-Ruiz : la France n’est pas si isolée qu’on le dit dans son approche de la laïcité. Benito Juarez et Thomas Jefferson font partie de ceux qui en ont exploré les possibilités avec volontarisme.

Jennifer Lempert

Le site du colloque : http://www.acphfmi.eu/index.php/fre